Quand l'actualité écrit une page d'histoire

Alain Simon, conférence Akteos

 

Tremblements de Terre, Tremblements de Monde...
2011, année de tous les changements

Décrypter ce qui se passe dans le monde et donner du sens à l’actualité, tel est l’objectif d’Alain Simon.

Il apparait en effet indispensable de prendre du recul pour tenter de saisir les tendances lourdes sous la surabondance des informations.
 

La géopolitique est une grille de lecture qui aide dans cet exercice.

Plutôt que d’approfondir  chacun des événements qui viennent de se produire depuis quatre mois, de la Tunisie au Japon en passant par la Côte d’Ivoire, il est proposé de se demander ce dont leur quasi simultanéité est porteuse.

Que pourraient retenir les historiens de tous ces événements lorsque l’agitation sera retombée et quand ils disposeront d’un recul qui nous manque encore ?

7 hypothèses sont proposées, sans hiérarchie ni probabilité de vraisemblance, mais avec prudence, peut être même un peu d’ironie sceptique.
  

1. Une remise en question de la capacité à prévoir

Au japon, avant le tremblement de terre, on s’inquiétait d’affaires de corruption politiques et des effets secondaires d’un vaccin. Ces inquiétudes ont été balayées car en quelques jours les enfants japonais, vaccinés ou pas...
 

Il n’y a pas si longtemps, on nous disait que l’homme était un danger pour la planète et qu’il fallait circuler en Prius Hybride pour la sauver. Quelques jours après le tremblement de terre, on se rend en voiture hybride pour sauver la terre des radiations nucléaires.
 

L’écart entre ce que l’on imagine, comme crainte et comme espoir et ce qui se produit sera évidemment remis en cause.

Quand Mohammed Bouazizi s’est suicidé par le feu, qui pouvait imaginer que cela allait mettre le feu à toute une région ?

Quand Ben Ali est allé le voir à son chevet, il n’imaginait pas que les flammes finiraient par le bruler lui aussi.

On pouvait dire que le sud de la méditerranée était une zone tectoniquement fragile mais pas prévoir quand se produirait ce tremblement politique particulier.
 

Il faut qu’on apprenne à vivre dans un monde dont on sait qu’il est imprévisible.

Quand les dirigeants polonais se sont rendus à la commémoration du massacre de Katyń, on avait cru tout prévoir pour les protéger contre la pluie, mais on n’avait pas prévu le brouillard.

Il y a quatre ans on avait peur des fumées toxiques du Péloponnèse, en fait ce sont des fumées financières qui sont arrivées.

Nous confondons ce qui nous inquiète et ce qui nous menace. Dans bien des cas, les méthodes mises en œuvre pour nous protéger de ce que nous croyons être le danger, participent au problème.

Les murs qu’on avait mis en place pour se protéger du tsunami ont été franchis par le tsunami mais ont empêché l’eau de sortir. Il y a des gens qui sont morts en raison du système de protection.
 

1ère leçon : prudence et circonspection quant aux prévisions et aux méthodes que l’on met en œuvre.
 

2. Une modification de la relation à la proximité

On va découvrir en 2011 à quel point nous vivons sur une toute petite planète et les référentiels vont être bouleversés.

On vit au rythme de ce qui se passe dans le monde et cela a des conséquences sur la vie politique française, sur la vie des uns et des autres, sur notre porte-monnaie, nos primes d’assurance, nos habitudes de voyage, sur l’activité industrielle aussi. Cela  a plus d’influence sur l’emploi en France que tous les plans de relance.

On sait bien que cela nous concerne directement qu’on le veuille ou pas. 
Quand les évènements arrivent à des gens qui partagent le même niveau technologique que nous, le phénomène d’identification est beaucoup plus prégnant.
 

2ème leçon : le clivage politique intérieure/politique extérieure, n’est plus pertinent depuis 2011.
  

3. La fin du traumatisme fondateur né le 11 septembre 2001

On ne peut comprendre une époque, des formes organisationnelles, des comportements collectifs, qu’à la lumière des traumatismes fondateurs qui les sous-tendent.
 

Il y a eu un traumatisme fondateur le 11 septembre 2001. On avait à l’époque fait le choix de soutenir des régimes considérés comme des remparts contre l’islam radical.

On a même soutenu des terrorismes laïcs de peur d’être confrontés à des terrorismes religieux.

Ce type d’alliance coulait de source mais en 2011, de nouveaux traumatismes prennent le relais et vont marquer l’après 2011.  Le tremblement de terre de Lisbonne de 1555 a été un traumatisme essentiel pour l’historie des européens.
 

Dans les entreprises aussi la notion de traumatisme fondateur aide à comprendre les réactions des gens : une grève, un mouvement social, une fusion...
 

3ème leçon : l'apparition d'un nouveau traumatisme fondateur
 

4. Le retour de nouveaux moteurs de l’Histoire : fleurs et fusils

On racontait que l’histoire était écrite par les dirigeants politiques réunis en G2, G8, G20. Quand ce n’était pas par les dirigeants, l’histoire était écrite par les marchés.
 

En 2011, est réapparue l’idée que l’histoire pouvait être écrite par des individus déterminés, capables de franchir le mur de la peur. Depuis combien de temps avaient-on oublié que des foules étaient susceptibles d’écrire l’histoire ? La parenthèse amnésique aura durée 22 ans, depuis la chute du mur de Berlin.
 

Cette année sera marquée par le retour des militaires. Il ne s’agit pas simplement de fleurs et de foules, mais de l’articulation de la fleur et du fusil.  Quand l’armée ne se range pas du côté des fleurs, on sait ce qu’il en est. Quand l’armée est divisée, on ne sait pas ce qu’il en sera.
 

Pour comprendre l’intervention en Lybie, ne faudrait-il pas se référer à une espèce de culpabilité lancinante des démocraties : le « Complexe de Guernica ». Les risques de la non-intervention ne sont-ils pas encore plus grands que ceux de l’intervention ?

On a retrouvé « l’entente cordiale » franco-britannique qui n’est pas sans rappeler l’expédition de Suez qu’il s’agit de faire oublier en mettant une nouvelle couche sur une page d’historie mal digérée. On comprend aussi pourquoi le couple franco-allemand n’a pas pu fonctionner.

On oublie que la Lybie a été constituée à la suite d’une intervention italienne de Mussolini qui a réuni en 1932 Tripolitaine, Cyrénaïque et Fezzan.

On voit resurgir un conflit enfoui entre Tripolitaine et  Cyrénaïque. La frontière entre ces deux régions date de 395, du partage entre l’empire d’Orient et d’Occident. Ce n’est pas pour rien que la Cyrénaïque a un tropisme vers l’Egypte et la Tripolitaine vers la Tunisie ; c’est la ligne de partage de la dissolution de l’empire romain.

Nous avons tordu le cou au temps long et nous le voyons resurgir en 2011.
 

4ème leçon : l’histoire est en train de faire son come back et le passé qui ressort expliquerait le présent.
 

5. Des révolutions technologiques aux révolutions politiques

Au début, la modernité se résume à de nouveaux rouages technologiques. Il faut un certain temps pour s’apercevoir que la modernité n’est pas purement technologique et qu’elle a des conséquences politiques.

Les nouvelles technologies ont remis en cause les organisations de pouvoir. Tunis est devenu le centre d’un Cyber blog. On n’envoie pas des grenades lacrymogènes pour arrêter Facebook !
 

Connaissez-vous le Cyber Gavroche Egyptien ? Waël Ghonim. Égyptien expatrié au Qatar, il est revenu en Égypte, a lancé un blog en hommage à un blogueur qui avait été battu à mort, a passé 12 jours dans les geôles égyptiennes et, quand il a été libéré, est revenu en héros sur la place Tahrir… C’est le directeur marketing Proche-Orient de Google.
 

Ce que l’on a cru n’être que de simples outils techniques ont participé à l’écriture de l’histoire.

10 ans après que Bush ait essayé d’imposer la démocratie par les moyens qu’on sait, ce sont des sociétés américaines qui concrétisent ses ambitions.
Au début, on a cru que c’était purement technologique, avec Gutenberg aussi. C’est grâce à l’imprimerie que Luther a pu remettre en cause la hiérarchie papale.  N’y-a-t-il pas aujourd’hui dans l’islam l’équivalent de la réforme de la chrétienté, il y a 5 siècles ?

On assiste, à travers ces événements, à une remise en cause du pouvoir des clercs, et c’est peut être bien l’équivalent de la réforme. 
Le pouvoir des censeurs a été remis en cause en 2011. Aujourd’hui il y a des solutions alternatives pour savoir ce qu’il en est, les gens de Fukushima vont tout de suite voir sur internet ce que dit CNN de ce qui se passe chez eux.

5ème leçon : La Révolution 2.0 voit de nouveaux outils donner la mesure de ce dont ils sont porteurs : une nouvelle page dans les relations de pouvoir.
 

6. Le retour des zones d’influence, notamment turque

Tous les pays qui sont agités en ce moment faisaient partie de l’empire ottoman et nous assistons au retour d’une zone d’influence qui avait été interrompue en 1920.

On comprend alors que les Turcs n’aient pas envie que des images d’avions turcs mitraillant les pays arabes soient diffusées sur les écrans. Ils n’ont donc pas envoyé de troupes, mais des sous-marins car il n’y a pas de drapeaux turcs sur les télescopes !
 

En 2005, après 40 ans de tergiversations, on a accepté d’ouvrir des négociations pour l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne. 
La double posture de l’Autriche vis-à-vis de la Croatie et de la Turquie s’explique par la résurgence d’un vieux conflit qu’on croyait  fini. 
Aujourd’hui les Turcs considèrent que ce ne sont plus eux qui ont besoin de l’Europe, mais l’Europe qui a besoin d’eux.
 

6ème leçon : le 20ème siècle a commencé en 1914, s’est organisé tant bien que mal en 1918-1920 et s’est achevé en 2011.
 

7. Des contagions possibles au delà des zones de proximité.

Tout le monde s’accorde à dire que les évènements qui se sont déclenchés ici où là peuvent avoir des effets contagieux sur les voisins ; mais au-delà des arguments de proximité géographique et culturelle, il peut y avoir d’autres formes de contagion.
 

C’est le modèle économique issu du « Enrichissez-vous » de Guizot qui est remis en cause par les événements de 2011. Il y a un pays ou ce « enrichissez-vous » est à l’œuvre, c’est la Chine qui pourrait bien être contaminée.
 

La crise du nucléaire peut aussi avoir un impact sur la Chine qui avait fait le choix du nucléaire pour supporter sa croissance. Nous voici donc, Chinois et Français, en tenaille entre la remise en cause de l’ascension sociale des classes moyennes et la remise en cause du nucléaire.
 

Si aucune de ces hypothèses n’est à l’abri d’un démenti, il n’en demeure pas moins qu’on ne peut imaginer pouvoir échapper à la prégnance du temps long, puisque nous sommes tout autant les enfants de notre Géographie et de notre Histoire que ceux de nos parents.
 

Telle est la force de gravitation de la géopolitique…
 

Alain Simon - Conférence Akteos au Sénat le 28 avril 2011

Alain SIMON

Alain SIMON
©P.O.

Alain SIMON, économiste et juriste de formation, est conférencier et consultant pour les dirigeants d'entreprises.
 

Il est également maître de conférences associé et chercheur associé au Centre d'études interdisciplinaires des organisations (Université de Rennes 1 - IGR-IAE).
 

Il est l'auteur de "Le temps du discrédit - Crise des créances, crise des croyances" (décembre 2008) et "Géopolitique d'un monde mélancolique" (mars 2006)

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