Les femmes dirigeantes en Indonésie

Sri Mulyani Indrawati, Directrice générale de la Banque Mondiale

Les femmes dirigeantes indonésiennes ne sont pas des inconnues pour la presse américaine. Le magazine Forbes publie chaque année un classement des « World's 100 Most Powerful Women » et mettait, en 2015, en 31e position, Sri Mulyani Indrawati, Directrice générale chargée des opérations à la Banque Mondiale. En parallèle, ce magazine publie également chaque année une liste des « Asia's 50 Power Businesswomen ». En 2012, c'était Karen Agustiawan, alors Présidente de la société pétrolière d’Etat Pertamina, qui était en tête du classement. Un autre magazine américain, Fortune, établit chaque année un classement des cinquante « World's Greatest Leaders » et Tri Rismaharini, maire de Surabaya (troisième ville d’Indonésie) était 24ème dans la liste en 2015, devant Mark Zuckerberg, le patron de Facebook.

 

Qui sont ces femmes dirigeantes ?

L’anthropologue féministe indienne Leela Dube écrit que « les femmes en Asie du Sud-Est exercent un degré inhabituel d’autonomie dans la vie économique et sociale ». S’agissant de l’Indonésie, l’anthropologue australien F. David Bulbeck constate que les systèmes traditionnels de l’Ouest de l’archipel indonésien ont produit une proportion de femmes dirigeantes bien plus élevée que dans la plupart des autres sociétés dans le monde pour ce qui est du domaine politique.

Dans l’Indonésie moderne, l’illustration la plus notoire de ce phénomène est Megawati Soekarnoputri qui a accédé, en 2001, à la fonction présidentielle lors de la destitution par le Parlement indonésien du président alors en exercice. Fille de Soekarno (premier Président de l’Indonésie) et très populaire dans son pays, elle symbolisait la résistance à un régime autoritaire.


Plus généralement en Indonésie, de nombreuses femmes tiennent des positions clé dans le gouvernement, l’administration et les entreprises publiques. Dans l’actuel gouvernement indonésien (mars 2016), les femmes sont loin de faire de la figuration. Puan Maharani, fille de Megawati, est « Ministre coordinatrice du Développement humain et de la Culture », coiffant aussi plusieurs ministères. D'autres femmes sont également à la tête de différents ministères (Affaires étrangères, Environnement & Forêts, Mer & Pêche et Ministère des Entreprises publiques).
Le cas de la Ministre de la Mer et de la Pêche, Susi Pudjiastuti, est particulièrement remarquable... Fille de négociants de poissons à Pangandaran, petite ville de pêcheurs de la côte sud de Java, elle avait refusé d’entrer au lycée préférant se lancer dans le négoce de produits de la mer. Se rendant compte que la satisfaction de ses clients dépendait de la rapidité de ses livraisons, elle fonda une petite compagnie d’aviation, Susi Air, ainsi qu’une école de pilote sur l'aéroport de Pangandaran. Elle est la plus populaire des actuels ministres d'Indonésie selon une enquête parue dans "The Jakarta Globe" le 31 janvier 2015.


Dans les secteurs des entreprises publiques et privées, de nombreuses femmes indonésiennes sont également à la tête des plus importantes entreprises du pays. Une liste d'éminentes femmes d'affaires et dirigeantes d'entreprises serait fastidieuse et arbitraire tant elles sont nombreuses.

 

Un leadership féminin enraciné dans l'Histoire et la culture indonésienne

Les cas de femmes occupant une position éminente dans la société indonésienne sont enracinés dans l’histoire et la tradition du pays. L'histoire indonésienne montrera au fil du temps que des femmes pouvaient être souverains ou chefs de guerre. On peut notamment citer Malahayati qui, à la tête de la flotte du sultanat d’Aceh, attaqua en 1599 les navires du Néerlandais Cornelis de Houtman qu’elle tua lors d’un combat naval, ou encore Cut Nyak Dhien, aristocrate et dernière dirigeante de la lutte contre l’envahisseur néerlandais, capturée en 1905.

Il n’est pas dans mon intention – ni dans ma capacité – de démontrer un lien de causalité entre pouvoir et système de parenté. Cependant, on peut constater que dans l’Ouest de l’archipel indonésien qu'il n'y a pas de prééminence du lignage paternel comme ce peut être le cas dans les sociétés européennes. Plusieurs régions sont marquées par une tradition matrilinéaire et matrilocale (c'est-à-dire que l'époux vient habiter dans la famille de sa femme).
En particulier, on dit des Minangkabau de l’Ouest de Sumatra qu’ils forment la plus grande société matrilinéaire et matrilocale du monde. Chez eux, les enfants portent le nom du clan de leur mère. Les biens, immeubles et meubles sont transmis de mère en filles. L’homme qui a voix au chapitre dans la famille n’est pas le père mais le frère de la mère. C’est la famille de la fille qui vient demander le garçon en mariage et le marié s’installe ensuite dans la famille de sa femme. Ailleurs à Sumatra, on retrouve la transmission de la terre et de la maison de la mère aux filles.
Il subsiste des traces matrilinéaires et matrilocales dans les différentes traditions de l’archipel. Elles sont manifestes dans les rituels du mariage, lors duquel une délégation de la famille de la fille vient « prendre livraison » du garçon, qui est ramené en grande cérémonie dans la famille de la fille, et l’habitude qu’ont les jeunes mariés de commencer leur nouvelle vie en restant quelque temps dans la famille de la fille.

L'héritage austronésien

Des femmes ont occupé des positions éminentes dans d’autres parties de l'aire des langues austronésiennes, qui s'étend de Madagascar à l'Ouest à l'Île de Pâques à l'Est et de Taïwan au Nord (qu'on s'accorde à considérer comme le berceau des langues austronésiennes) à la Nouvelle-Zélande au Sud...
Ainsi, les Philippines voisines ont déjà eu deux présidentes. Plus loin dans l’espace et dans le temps, mais plus proche de la France du point de vue des liens, il y a eu la reine Pomaré Vahine IV (règne 1827-1877) de Tahiti et la dernière reine de Madagascar, Ravalano III (règne 1883-1897), qui ont toutes deux été contraintes d’accepter le protectorat français.
La résidence matrilocale et le lignage matrilinéaire semblent caractériser la société austronésienne avant l’expansion hors de Taiwan qui commence il y a quelque 4 000 ans. Ce système de parenté semble avoir suivi l’expansion : ainsi à Madagascar, on constate l’antériorité de la filiation matrilinéaire. La génétique des populations de la Polynésie s'explique également par la résidence matrilocale et matrilinéaire, avec un ADN mitochondrial transmis par lignage maternel d'origine asiatique aux côtés d'un chromosome Y, transmis par lignage paternel d'origine non-austronésienne.

 

L’Indonésie est un monde où la femme tient traditionnellement et depuis longtemps une place bien plus importante que dans la plupart des autres sociétés humaines. Cette place importante est toujours manifeste de nos jours.


Un article d'Anda Djoehana Wiradikarta, Consultant Akteos
Mars 2016

Article d'Anda Djoehana Wiradikarta

Anda Djoehana

Anda est enseignant, chercheur et formateur en management interculturel (www.cerebe.org). Son travail porte également sur les enjeux économiques et stratégiques en Indonésie et en Asie du Sud-est. 


Auparavant, il a travaillé plus de 20 ans en entreprise, notamment dans les domaines de la stratégie et du développement international. Ingénieur ETP et ENSPM, il est également titulaire d'un doctorat en gestion. Anda contribue au site d'information sur l'Asie Asialyst.

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