Migrations chinoises et logique des réseaux, ou "guanxi"

Un article de Josiane Cauquelin

Josiane Cauquelin, sinologue reconnue pour ses recherches et ses ouvrages, chercheur associé au CNRS, nous livre l'histoire des migrations chinoises à travers les siècles, intimement liées à la logique des réseaux, ces célèbres "guanxi".

  

Un processus migratoire qui n'a cessé au cours des siècles

Les migrations chinoises ne datent pas d'aujourd'hui !

Au tournant de l’ère chrétienne, l’expansion de l’empire a visé à prendre le contrôle des régions frontalières. Ces conquêtes chinoises se caractérisent par :

  • l’installation d’un front de colonisation formé des contestataires de l’Empire et encadrés par l’armée dans le Nord-Ouest : ce sont les "colonies militaires" (tuntian),
     
  • le système des "chefs locaux" dans le Sud du Grand Fleuve (Yangzi jiang) qui était alors peuplé d’ethnies "non-Han" .

À la fin du premier millénaire, ces deux stratégies ont permis à l'empire des Han la définition de ses frontières et l'intégration de ces régions.  
 

Les flux migratoires chinois n’ont depuis jamais cessé.  

Entre les années 1840 et la fin du XIXe siècle, quelques 2,5 millions de personnes quittent la Chine – sans compter les déplacements vers la frange Sud du monde chinois : Hong-Kong, Macao et Taiwan.
 

Cet afflux d’immigrants fut d'ailleurs tellement visible qu’il instille à l'époque, chez les Occidentaux, le mythe du "péril jaune".
Pourtant, les communautés chinoises d’Outre-mer ne représentent qu'1% de la population de l’Empire chinois.
  

L'Asie du Sud-Est : une intégration difficile

C'est en Asie du Sud-Est que résident alors 90% des communautés chinoises d’Outre-mer.

Des migrants qui conservent le regard tourné vers la Chine, pour 2 raisons :

  • le caractère temporaire des transferts de main d'œuvre
  • leur maintien dans une position d'infériorité par les autorités coloniales
     

C'est ainsi que dans cette région, l'intégration des communautés chinoises au sein de leurs sociétés d’accueil se ralentit, voire s'inverse...

  • ...d'un point de vue politique :

Les communautés chinoises d’Outre-mer se rassemblent et commencent à s'organiser politiquement.

Le début du XXème siècle est ainsi le spectacle d'une montée du nationalisme de leur part envers leur pays d'origine.

Ces communautés deviennent ainsi l’un des viviers nationalistes de la contestation de l’ordre mandchou et constituent même la principale source de financement de mouvements révolutionnaires qui réussiront à renverser l’empire des Qing en 1911.
 

  • ...d'un point de vue technologique :

L’émigration chinoise répond à une demande de main d’œuvre liée au développement de l’industrialisation.

Les Chinois sont ainsi devenus, en quelque sorte, les vecteurs de l’occidentalisation. Les communautés chinoises se trouvent donc encore plus en décalage sociologique par rapport à leurs pays d’accueil.

Un décalage qui est d’autant plus visible que ces communautés sont importantes d'un point de vue démographique.

 

Il en résulte un rejet des populations chinoises, notamment à partir de 1932 en Thaïlande avec le gouvernement nationaliste de Phibun Songkhram et dès les années 1960 de manière plus généralisée en Asie du Sud-Est.
 

1949 : l'avènement du communisme en Chine change la donne

L’avènement du communisme en 1949 entraîne le déplacement de quelques millions de personnes vers les marges du Sud de la Chine : 3 millions de loyalistes partent pour Taiwan, et environ 1 million vers Hong Kong.
 

Des flux migratoires depuis l'Asie du Sud-Est vers l'Occident

Les communautés chinoises plus ou moins métisses d’Asie du Sud-Est migrent ensuite, et les flux migratoires évoluent pour tendre vers l'Occident.

Le Canada est un exemple marquant : de nombreux migrants y arrivent de Hong-Kong. Vancouver est même appelé "Hongcouver"
 

En 1995, l’Asie du Sud-Est concentre encore 85% des Chinois d’Outre-mer, mais les 15% restants se trouvent en Occident, et 2/3 de la diaspora d'Europe réside en France et en Grande-Bretagne.
 

Fin du XXe siècle : une émigration qui touche les CSP+

Fin des années 70, l’ouverture de la Chine populaire au capitalisme permet la reprise d’une émigration en provenance du continent chinois. Cependant, celle-ci n'est plus le fait du départ d'une main d'œuvre, mais porte sur les élites de la nomenklatura communiste.

L’émigration a donc changé. Les émigrants chinois appartiennent de plus en plus aux couches supérieures de la société, qui sont les plus menacées par les changements politiques : l’émigration chinoise devient le fait d’hommes d’affaires.
 

Ainsi, cette émigration ne joue plus sur les infrastructures sociales des pays d’accueil, mais sur les "superstructures". Cela implique un impact qualitatif beaucoup plus marqué au sein du pays de départ.
 

Bien que ces flux migratoires soient uniquement de l’ordre d’une dizaine de milliers de personnes par an au cours des années 1990, ils sont importants parce qu’ils mettent en place des interfaces de haut niveau entre la R.P.C. et les sociétés d’accueil.
 

Des migrations découle la logique des "guanxi"

Les migrations chinoises depuis l'ère chrétienne aident donc à comprendre la logique des réseaux, ces célèbres "guanxi"
 

En effet, les Chinois d’Outre-mer ont préservé, à travers la constitution de communautés organiques, leurs ancrages familiaux en Chine continentale.
 

Ils ont également pu transcrire en termes économiques leur conscience identitaire et sont aujourd'hui les 1ers investisseurs étrangers en R.P.C..

Ils ont en effet réorienté leurs activités vers la mère-patrie à proportion de leur réussite dans les affaires, fournissant à la R.P.C. la logistique conduisant au développement des provinces dont ils étaient pour la plus grande part originaires, notamment celles du sud, du Zhejiang au Guangdong.
 

De manière générale, les migrations chinoises forment la 7ème puissance économique mondiale à la fin du XXème siècle.
En 1994, la production générée par les Chinois d’Outre-mer dans leurs pays d’accueil (et, par le biais de leurs investissements, en Chine continentale – hors Hong-Kong et Taiwan), représente, en termes de PNB "consolidé", quelque 600 milliards de dollar.
 

À travers les réformes économiques, les échanges marchands et les relations interpersonnelles, les "guanxi" sont ainsi devenus des "sphères plus indépendantes de l'action sociale", développant un discours moral à part entière, dissociées et pourtant au centre de l'ensemble constitué par les structures idéologiques existantes du PC et de l'État.

 

Ces réseaux ont donc pris racine au sein des mouvements migratoires chinois incessants à travers les siècles, grâce à une identité forte et à des interactions sociales et économiques importantes de la part des communautés chinoises émigrés.

Pour réussir une négociation en Chine


Josiane CAUQUELIN

Josiane Cauquelin, consultante Asie Akteos

Josiane CAUQUELIN, de nationalité française, est chercheur au CNRS et consultante Akteos pour l'Asie.

Elle a développé une expertise sur la pensée asiatique, et en particulier sur les méthodes de management et la géopolitique des mondes chinois et thaï, tout en poursuivant ses activités de recherche universitaire en France et en Asie depuis 40 ans.

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