Entre la Chine et l'Europe, des stratégies différentes

par François JULLIEN - Conférence Akteos

Pour François JULLIEN, l'efficacité occidentale s'appuie sur la modélisation et l’action, alors que la stratégie chinoise repose sur le potentiel des situations et les transformations silencieuses.

Il commence sa conférence en citant Pascal : « Lequel est le plus croyable des deux, Moïse ou la Chine ? »
 

Il y a intérêt aujourd’hui à circuler entre les 2 bords, de l’Europe vers la Chine et retour. Passer en Chine provoque un dépaysement de la pensée pour revenir sur la pensée européenne et l’interroger sur ses partis pris implicites.

Modélisation et application / Potentiel de situation

Comment a-t-on pensé l’efficacité du côté grec ?

  • Plan

Dans le modèle grec, l’efficacité se pense en termes de plan et de devoir être : on est amené à réaliser ce qui est planifié et on conçoit en vue du meilleur.
 

La volonté, c’est la somme des efforts pour faire entrer cet optimum dans la réalité et faire ce qui a été conçu. Ce rapport modélisation-application est constitutif d’une certaine efficacité européenne. 

- Sur le plan stratégique et militaire, c’est le chef de guerre qui trace un plan de bataille avant d’engager les opérations.

- Sur le plan économique, tracer une courbe de croissance, c’est tracer un devoir être, un optimum, avec à charge de faire entrer cet optimum dans la réalité.

- Sur le plan politique, une constitution ou encore un programme électoral, c’est encore une modélisation.

On a donc conçu l’efficacité par ce couplage entre l’entendement qui conçoit en vue du meilleur et la volonté pour faire entrer cet optimum dans la réalité.
 

  • "Métis"

François JULLIEN ne veut pas limiter la pensée grecque à ce rapport de la théorie et de la pratique.

Dans L'Iliade et l’Odyssée d'Homère, Ulysse incarne une autre conception de l’efficacité, celle qu’on a gardé dans la langue grecque sous le nom de "métis" : flair, intelligence, ruse, capacité à tirer parti des situations, à voir quel est le caractère favorable de la situation et, le détectant, s’appuyer dessus pour réussir.
 

Quand on parle de facteur porteur, cela signifie qu’il y a, à même la situation, des facteurs favorables qui, si nous savons les détecter, pourront nous porter et nous servir, et que nous pourrons exploiter.

Surfer, c’est voir comment vient la vague et rendre appui dessus pour se laisser porter par elle.
 

  • Concept de "friction"

Clausewitz pense encore la guerre en termes de guerre idéale mais constate que la guère "réelle" n’a jamais le rendement de la guerre "modèle".
On ne fait jamais la guerre comme on l’a préparée ; la modélisation n’est jamais complètement tenable.

Clausewitz voit ici la limite de la pensée européenne de la modélisation.
 

D’un grand général, on attend le coup de génie : laisser tomber tous les plans conçus d’avance et réagir à vif selon les circonstances.

La circonstance, c’est ce qui se perd de la théorie à la pratique, de la modélisation à son application, c’est ce qui se tient autour.

Autour de quoi ?
Autour de la projection du sujet sur le monde; ce qui  menace le plan projeté sur le monde. Ce sont les circonstances qui surgissent entre le plan et la réalisation.
 

Clausewitz dit bien que, de la modélisation à son application, il y a cette déperdition qui tient aux circonstances.

C’est le concept de friction : quand on modélise, cela se passe très bien ; quand on met en œuvre la modélisation, cela engage une friction : les circonstances viennent freiner les effets tels qu’ils avaient été programmés.
 

Lors de la préparation de la bataille d’Austerlitz, le général autrichien lit le plan de la bataille et le vieux général russe Koutouzov s’endort parce qu’il sait que cela ne se passera pas ainsi et préfère prendre des forces en dormant.

Le lendemain, les circonstances (le fameux brouillard d’Austerlitz) vont permettre à Napoléon de s’approcher sans être découvert.
 

Entre la modélisation et l’application, il y a cette résistance des circonstances ou ce que Clausewitz appelait friction.
 

  • Modélisation

Jusqu’au XVème siècle, la Chine est plus développée techniquement que l’Europe.

Qu’est-ce qui fait que l’Europe soudain se détache et produit une innovation inouïe, connaît une sorte de propulsion dans un savoir nouveau qu’est la science telle qu’elle s’élabore à partir du XVIIème siècle ?

La grande idée de Galilée, c’est l’idée des Grecs : la modélisation, le modèle peut expliquer le réel.

Dieu a écrit le monde en figure de géométrie, donc si on apprend la géométrie, on saura lire le Grand Livre du Monde.
 

Par le relais d’Archimède, Galilée nous fait éprouver ce qu’est la fécondité de la modélisation.

Le modèle du modèle en Europe, c’est les mathématiques.
Les Chinois n’ont quant à eux pas pensé les mathématiques comme un langage, ou plus exactement comme le langage avec lequel Dieu avait écrit le monde.

La modélisation a fait la force de l’Europe.
Elle a assuré une nouvelle science à l’Europe : la physique & la physique appliquée qui est la technique qui a fait la force de l’Europe.
 

A partir du XVIème siècle, l’essor des sciences converge dans la seule Europe, dans ce petit segment qui va de Pise à Cambridge et cela pendant 3 siècles.
 

Est-ce que cette modélisation qui a si bien marché dans le domaine de la connaissance marche aussi bien dans le domaine de la conduite ou de la stratégie ?
Est-ce que ce qui est non modélisable est pour autant incohérent ?
 

Comment a-t-on pensé l'efficacité du côté chinois  ?

Les arts de la guerre en Chine n’ont pas d’équivalent du côté grec : il n’y a pas l’idée de plan ni d’application.

Le mot qui a été traduit par "plan" signifie évaluer, supputer et non pas planifier. Pour les Chinois, un plan, c’est une  projection arbitraire sur une situation, sur le réel qui est en transformation.
 

On parle de configuration, situation, terrain, potentiel de situation ("che") ; c’est ce qui organise la pensée stratégique des arts de la guerre de la Chine ancienne.

Ce potentiel de situation, c’est ce facteur porteur que le stratège sait détecter pour s’appuyer dessus.
 

La stratégie du point de vue chinois, c’est de faire en sorte que la situation dans laquelle on se trouve, soit comme une pente par laquelle les effets vont dévaler ; c’est détecter les facteurs favorables pour infléchir la situation dans leur sens et pouvoir profiter de la tendance ainsi engagée.
 

En physique, il y a un théorème du potentiel de situation. 
Le point de départ, c’est de supputer ce potentiel de situation, faire des listes des items à prendre en considération pour l'évaluer et tracer un diagramme du potentiel de situation.
 

Les Chinois ont poussé loin cette conception du potentiel de situation. Courage et lâcheté sont des effets de potentiel de situation et non des vertus ou des défauts du sujet. Tout est résultante du potentiel de situation.
 

On demande au général de faire en sorte que ses troupes n’aient pas d’autres issues que de se battre à mort pour s’en sortir. Faire monter haut, puis enlever l’échelle, les bloquer dans une position de courage, les acculer au courage...
 

Il n’y a pas à attendre une ingérence d’une transcendance dans la situation humaine.
La guerre est une résultante du potentiel de situation. 

Les Chinois n’engagent le combat que s’ils ont le potentiel de situation de leur côté.

Moyens et fins / Conditions et conséquences

La stratégie européenne des moyens et des fins

Vous tracez une forme idéale, un plan que vous posez comme fin et ensuite vous cherchez les moyens qui vont conduire le plus directement à la fin visée.
 

En Europe, la stratégie est une sorte de pyramide des moyens et des fins : chaque niveau est à la fois la fin du niveau inférieur et le moyen du niveau supérieur. Tout engagement à la guerre, sur le champ de bataille est l’engagement d’une fin qui est la bataille. La bataille est le moyen d’une fin qui est la guerre. La guerre est elle-même le moyen d’une fin qui est politique.
Le bonheur est la fin suprême qui tient par en haut notre existence.
 

L’efficacité, c'est trouver les moyens qui conduisent le plus directement à la fin visée.
 

La stratégie des conditions et des conséquences

Le rapport moyen/fin n’existe pas en Chine. La pensée chinoise pense en termes de conditions et de conséquences. Le bon stratège, c’est celui qui aménage les conditions en amont de telle manière que les faits découlent d’eux-mêmes en aval.

Si l’ennemi arrive reposé, commencez par le fatiguer, s’il arrive uni, commencez par le désunir, s’il arrive rassasié, commencez par l’affamer. Engagez-le dans une situation pour que, progressivement, il perde son potentiel.
 

Faire perdre son potentiel à l’ennemi et engager le combat quand les conditions sont en votre faveur.
 

Les troupes victorieuses sont des troupes qui ont vaincu avant d’engager le combat, en amont, au niveau des conditions. Les troupes vaincues ne cherchent la victoire qu’au moment du combat.

Dans ces conditions, du grand général, il n’y a rien à louer, ni grande sagacité, ni grand courage. Il a si bien su détecter les facteurs favorables, porteurs, que lorsqu’il engage le combat, l’ennemi est déjà défait.
 

La stratégie chinoise est discrète, indirecte et opère en amont. Quand elle aboutit on trouve cela normal car c’est la situation qui porte les faits comme le fruit qui est mûr est prêt à tomber. Le général cueille le fruit de ce qu’il a fait murir. Au lieu de penser en termes de modélisation, il pense en termes de  maturation : il faire murir les conditions.
 

Les Chinois n’ont pas connu d’épopée car ils pensent que ce n’est pas efficace. Le vrai grand général chinois remporte des victoires faciles, ce qui va à l’encontre d’un certain héroïsme européen. Pour Clausewitz, les grandes victoires sont celles qui ont été les plus difficiles à gagner. Plus c’est difficile, plus c’est méritoire, plus c’est efficace. Est-ce complètement pertinent ?

Action / Transformation silencieuse

Il ne suffit pas de concevoir un plan idéal, il faut ensuite le mettre en œuvre et se battre avec la volonté de le faire entrer dans la réalité. L’action se démarque, se remarque ; on voit les hommes agir. C’est un forçage de la situation, une dépense du sujet ce qui n’est pas efficace pour les Chinois.
 

Le non-agir chinois n‘est pas passivité ni indolence. C’est une transition continue de la réalité. Ne rien faire mais que rien ne soit pas fait ou ne rien faire de sorte que rien ne soit pas fait.
 

La transformation est l’envers de l’action : elle n’est pas locale mais globale et s’inscrit dans la durée, c’est l’ensemble qui se transforme. Elle ne se voit pas ; on ne voit que les résultats. Une transformation est toujours silencieuse. 

On ne voit pas le blé murir mais on voit quand il est mur et quand il est temps de le couper. La poussée silencieuse de la plante est bien la situation. Il ne faut ni tirer sur les pousses, ni attendre béatement que cela pousse mais favoriser la poussée par un petit coup de bêche.
 

Il y a des politiques qui tirent sur les pousses ! Ce n’est pas la politique que recommande la Chine qui cherche à favoriser les conditions favorables, aider ce qui vient tout seul.
 

La bonne stratégie procède des transformations silencieuses.

L'occasion

Les Grecs rejoignent les Chinois avec l’occasion, le moment favorable, la fissure dans la situation qui permet à l’action de s’intégrer.
Comme dit Aristote, l’occasion, c’est le bien dans la catégorie du temps, le bon moment, le moment favorable, opportun.
 

La pensée grecque a réalisé que l’occasion était de l’ordre de la chance, du hasard, et échappait à la technique, à cette maîtrise par le savoir.
Saisir l’occasion par les cheveux car elle ne repasse pas, avec ce sentiment d’urgence pour ne pas perdre ce qui ne reviendra pas. Les philosophes grecs ont développé des techniques de l’occasion.
 

Les Européens ont conçu le pathétique de l’occasion : cette chose infime et décisive qui passe, « le je ne sais quoi et le presque rien ».
 

Machiavel a conçu toute sa pensée stratégique en termes de virtu & fortuna : capacité d’oser risquer, de saisir sa chance. La fortuna, c’est la roue de la fortune, l’occasion qui passe et qui ne reviendra pas. 
 

Pour les Chinois, la véritable occasion est en amont. 
Ce n’est pas ce moment d’urgence où on se précipite pour cueillir le fruit ; c’est le point de départ discret, l’amorce féconde à exploiter, le moment où le facteur favorable s'introduit dans la situation. La fête du printemps est en hiver, à l’amorce, quand la sève ne s’est pas encore manifestée.
 

Cette conception de l’efficacité, la Chine l’exploite encore aujourd’hui.

Le passage du communisme au capitalisme est un bon exemple de transformation silencieuse. L’occident se réveille en voyant la Chine dans ses résultats, le fruit mûr qui n’a plus qu’à être cueilli.
 

Cette stratégie n’est pas réservée à la Chine
De grands stratèges ont su l’utiliser, les grands politiques en Europe savent faire murir les situations. Mais ce n’est pas ce que nous avons théorisé. Notre outillage théorique a éclairé la théorie et l’héroïsme.
 

On peut lire l’appel du 18 juin du Général de Gaulle à l’européenne, un acte héroïque, le non (que personne n’a entendu). On peut le lire à la chinoise : n'ayant plus de potentiel de situation , il fait revenir un peu de potentiel en allant à Londres, et le faire croître au point qu’en 44, le pouvoir lui revient, alors que les Américains avaient prévu les choses autrement.
 

Si rien n’est favorable que faut-il faire ? 
La réponse chinoise : rien sinon on se brise, attendre, faire le gros dos.
Engager une action quand rien n’est favorable, c’est se détruire
Quand le monde est en ordre, vous pouvez participer ; quand il est en désordre, il faut se faire tolérer.
 

Faire en sorte que la situation vienne vous chercher (la guerre d’Algérie et le retour du général de Gaulle en 58 avec un maximum de potentiel de situation qui lui a permis de changer la constitution).
 

Ce n’est pas une spécificité chinoise et c’est présent dans toute stratégie, sans que nous l’ayons suffisamment éclairé du coté européen. Nous avons davantage mis en avant la victoire à l’arraché opposée à la maturation discrète.

Conclusion

Outre l’efficacité, la modélisation a un autre avantage, c’est la démocratie. 
Pour avoir la démocratie, il faut modéliser, avoir des objectifs, poser un idéal, faire des programmes politiques...
 

Le bon général en Chine manie ses troupes comme des moutons. Le stratège chinois est seul dans sa manipulation. Il est d’autant plus efficace qu’il se confond avec la situation. Cette efficacité discrète, indirecte va à l’encontre de ce qu’implique le régime démocratique.
 

Il n’y a pas de démocratie sans modélisation.

Tout le culturel est intelligible. On ne comprend pas tout mais il est intelligible.
La chance de notre époque est de pouvoir circuler entre les cultures

de traverser les intelligibilités diverses.

C’est le dialogue des cultures :

- "Dia" ou l’écart : faire travailler les écarts pour enrichir la pensée.

- "Logos" : penser ces écarts sur un même plan d’intelligibilité.

Pour réussir une négociation en Chine


François JULLIEN

François Jullien, sinologue et philosophe
© Le Monde

Normalien et Agrégé de lettres, sinologue et philosophe, Professeur des Universités, François JULLIEN dirige l'Institut de la Pensée Contemporaine et a écrit de nombreux ouvrages dont "Le Traité de l'efficacité". 
 

Il est titulaire de la Chaire sur l’altérité au Collège d’Etudes mondiales de la Fondation Maison des sciences de l’homme.
 

Il commence sa carrière en tant que Responsable de l’Antenne Française de sinologie à Hong-Kong (1978-1981), puis est pensionnaire de la Maison Franco-japonaise de Tokyo (1985-1987) et Président de l’Association Française des Études Chinoises (1988-1990). De 1990 à 2000, il est Directeur de l’UFR Asie orientale de l’Université Paris 7 – Denis Diderot (1990-2000).
Membre senior de l’Institut Universitaire de France (2001-2011), il est en parallèle Directeur du Centre Marcel Granet, Directeur de l’Institut de la pensée contemporaine (2002-2011).
 

François JULLIEN a également dirigé les collections “Orientales” et “Libelles” aux Presses Universitaires de France, ainsi que l’ Agenda de la pensée contemporaine aux Éditions Hermann.
 

Pour en savoir plus sur le travail de François JULLIEN : francoisjullien.hypotheses.org

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