L'ombre de nos actes

L'ombre de nos actes ou la notion de Responsabilité sous le prisme culturel - Olga Ouedraogo
© Julie Simoens

"L'ombre de nos actes" ou la notion de Responsabilité sous le prisme culturel

par Olga OUEDRAOGO, Franco-Burkinabè, Consultante Akteos pour l'Afrique
Janvier 2013

 

Ned faa sosda a tuum-song maasme : "Chacun s’abrite à l’ombre de ses actes".

Cette maxime de la sagesse populaire africaine, ici en Mooré (langue du Burkina-Faso), évoque la question de la Responsabilité, essentielle dans toute société.

Cet adage met l’individu face aux conséquences de ses actions, qui constitueraient un refuge, une ombre protectrice et bienfaisante. L’ombre (d’un arbre) étant considérée comme une source de bien-être en Afrique, car on y a recours pour se protéger contre les rayons ardents du soleil.

Si la notion de responsabilité exprimée par cette pensée burkinabè parait à la première lecture, de nature individualiste, elle traduit en réalité une dimension plus étendue, celle qui corrèle les actes de l’individu au sort de tout le groupe.
Au fond, aucune réalisation, aucune décision, aucun comportement ne se limite à la sphère individuelle, au Burkina mais aussi ailleurs en Afrique.
Cela impacte la communauté, affecte les proches, implique les siens et engage leur devenir. D’où la délicatesse de la manœuvre...

L'individu interconnecté - Culture africaine
© Vege - Fotolia.com

L’individu  interconnecté 

Mon expérience récente à Ouagadougou, capitale du Burkina, parait illustrer un signe fort de cette pensée et des valeurs qui lui sont associées.

Au cours de ce séjour j’ai obtenu des rendez-vous différents avec des personnalités de l’entreprise, de la culture et d’institutions locales. Mes interlocuteurs m’ont reçu chacun avec une grande hospitalité. Ce qui m’a ravie et m’a confirmé, si besoin était, la qualité de l’accueil des Burkinabè.
 

Après les quelques minutes de salutations d’usage -en moyenne deux fois plus longues qu’en France- je m’apprêtai à entamer enfin l’objet du rendez-vous.
C’est à ce stade des échanges, que chacun de mes interlocuteurs, respectant un scenario identique, m’adressa les deux questions suivantes : De qui êtes-vous l’enfant ? De quel village venez-vous ?

Elles me furent posées, l’une à la suite de l’autre sur un ton très naturel.
 

Face à une telle interrogation, tout visiteur étranger resterait perplexe. Il se demanderait quel est donc l’intérêt de ces questions puisqu’elles n’ont à priori aucun rapport avec l’objet de la rencontre. Ce visiteur se sentirait, peut-être, un brin infantilisé, lui un adulte avec une certaine conception de sa propre autonomie et de sa responsabilité individuelle.
 

A chacune de ces rencontres, ma réaction fut de décliner respectueusement l’identité de mes parents et le nom de mes deux villages, paternel et maternel.
S’ensuivit un court instant de devinettes et de recherches entre mon interlocuteur et moi afin de repérer dans nos vies respectives, d’hypothétiques éléments de convergence (comme des origines ou des connaissances communes). Et nous les trouvâmes !
 

Tentons de mettre en perspective cette expérience au regard de quelques facteurs culturels.
 

A Ouaga, à l’instar d’autres grandes villes africaines, on peut avoir l’impression d’habiter dans un gros village, avec ce sentiment que nul n’est vraiment un inconnu. On est convaincu qu’il suffit de gratter un peu pour découvrir un lien avec chaque personne.

L’urbanisation et l’évolution architecturale du paysage n’enlèvent pas le fond de culture traditionnelle ancré dans les populations citadines, au sein desquelles coexistent des logiques occidentales et des logiques spécifiques locales. Rappelons que près de 70% de la population en Afrique subsaharienne est rurale et que chaque individu de la ville possède une plus ou moins grande partie de sa famille à la campagne.
 

Un autre facteur pour comprendre la réaction de mes interlocuteurs est à mettre sur le compte de l’écart d’âge qui existait entre eux et moi : Au Burkina, l’importance accordée au lien hiérarchique entre les générations différentes conduit à chercher un lien avec un référent de la même catégorie d’âge (mes parents).
 

Le troisième facteur et non des moindres, c’est le besoin de créer du lien social. Quand la personne en face est un inconnu, la tendance est à explorer toutes les potentielles connexions avec l’autre, dans l’espoir d’en révéler une. En trouver engendre un sentiment de réconfort entre les personnes et confère une sorte de légitimité à la relation.

De plus, la personne en face cherche à avoir une vision globale sur l’individu, au-delà de lui ; car l’individu seul, sorti de son groupe d’appartenance, ne jouit pas d’une existence suffisante ni d’une identité complète. D’où le "de quel village venez-vous ? ".

L’identité de l’individu est ainsi rattachée à ses branches (ses parents), à son tronc (sa communauté ou sa famille élargie), et enfin à ses racines (le village natal) - même s’il conviendrait de partir dans le sens inverse pour établir l'ordre de priorité.

Ne dit-on pas que "la force du baobab est dans ses racines" ?
 

De même, il est amusant de noter que face à un étranger que l’on voit pour la première fois, on puisse lui demander les nouvelles des habitants de son pays ; de même au moment des aurevoirs, qu’on ne manque pas de lui dire de saluer ces mêmes habitants qu’on ne connait pourtant pas.
 

Une fois ce "territoire" balisé et l’intimité établie, la discussion peut enfin commencer et elle n’en sera que plus fructueuse et de qualité !

La responsabilité partagée - culture africaine
© Ilike - Fotolia.com

La responsabilité partagée

Ainsi, ce modèle relationnel implique un sens des responsabilités de type collectif.  La responsabilité n’est pas isolée mais bien reliée au lien de parenté, au groupe d’appartenance.

« Je suis la fille de M. et Mme Untel », sous-entendu, je revêts la portée de leurs réalisations –aussi bien louables que condamnables- au sein de la grande Famille sociale.

Cette transversalité de la responsabilité charge du poids de ses actes l’individu, mais aussi ses héritiers, ses proches et sa communauté tout entière. Cela apparaît comme un puissant moyen de régulation sociale, parce qu’il implique que chaque acte engage tout le groupe et de fait, oblige à la responsabilité et à un sens élevé du devoir.
 

D’ailleurs, selon des croyances vivaces, quand une personne est victime d’une série d’événements dramatiques, la tendance serait de dire qu’elle récolte les fruits des actes répréhensibles semés par ses grands-parents ou par ses ancêtres décédés.
 

A l’image de la société japonaise où le sentiment d’honneur a un caractère sacré, au Burkina et dans plusieurs pays d’Afrique, le sentiment de honte est très redouté car il rejaillit sur le groupe. A l’inverse, la fierté est une quête permanente, celle d’une seule personne rayonnant sur tous.

Ceci dit, le maillage complexe des liens de parenté peut se révéler parfois très opaque et échapper même à la lisibilité de ceux qui en font partie ; particulièrement pour la jeune génération citadine, de plus en plus déconnectée de la chaîne de transmission, jadis marquée en partie par une culture de l’oralité.
 

A titre de comparaison, la société américaine est bâtie sur un idéal du "Self made man", l’auto-détermination et la responsabilité individuelle. Dans ces conditions, le mérite et la sanction relèvent de chacun, pris isolément. L’individu n’est comptable que de ses actes, on ne peut imaginer qu’il endosse la responsabilité de ses pairs.

Ainsi à la même question "qui sont vos parents?" et "de quel village venez-vous ? ", l’américain aurait pu répondre : "je ne peux compter que sur moi-même ! ".

Olga Ouédraogo

Olga Ouedraogo - Consultante Afrique Akteos

Olga Ouédraogo, d'origine burkinabé et française, est consultante Akteos pour l'Afrique.

Son parcours :

  • Expérience croisée des environnements africains (20 ans) et européens (16 ans)
  • Plus de 10 ans d'expérience professionnelle au sein de projets transversaux impliquant l’Afrique et l'international.
  • Diversité de secteurs d'activités : Communication, Presse, Audiovisuel, Insertion professionnelle, Prévention-santé, Solidarité internationale
  • Application des savoirs liés à sa double culture
  • Activités de recherches et d'élaboration d'outils pédagogiques

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